Menu

Depuis quelques semaines, la dynamique baissière du marché du sucre semble s’inverser. Elle est portée à la fois par des décisions structurelles prises au sein de la filière, par des révisions à la baisse de la production chez certains grands acteurs mondiaux, et par un contexte géopolitique profondément bouleversé par le déclenchement de la guerre israélo-américaine en Iran. Les répercussions du conflit sont à l’échelle mondiale.

Comment se positionne le marché du sucre fin avril ?

Daniel Calmejane : Le marché semblait avoir définitivement atteint son prix plancher, le 13 février, avec un cours du sucre blanc à 373 $ par tonne. Depuis, il a entamé une nouvelle courbe ascendante mais il reste très volatil, notamment avec le conflit au Moyen-Orient. Le déclenchement de la guerre américano-israélienne en Iran avec la fermeture du détroit d’Ormuz propulsait le cours mondial à 463 $ par tonne le 25 mars.

Puis, avec le début des négociations entre les Américains et les Iraniens, le cours du pétrole a baissé, et le mouvement haussier a été brusquement interrompu.

Aussi, le 15 avril, le cours du sucre blanc se situait à 412 $/350 € la tonne. À cette date, la parité euro-dollar est de 1,18 contre 1,15 fin mars, ce qui ajoute un effet baissier pour les prix européens.

Cet épisode de repli est aussi soutenu par des communications de grands acteurs du sucre.

Quel est le principal effet auprès des pays exportateurs de sucre de la guerre au Moyen Orient ?

Daniel Calmejane : Le principal effet est à surveiller au Brésil. Si le prix du baril se maintient au-dessus de 100 $, le pays devra vraisemblablement augmenter le prix de l’essence à la pompe. Cette hausse entraînerait mécaniquement une parité éthanol supérieure à 16 cts/le baril et inciterait les producteurs à maximiser la production d’éthanol, au détriment de la production de sucre à venir.

Cette hypothèse reste toutefois à nuancer. D’abord, l’année 2026 est une année électorale au Brésil, et le gouvernement cherchera probablement à retarder le plus longtemps possible une décision demandant à Petrobras de relever les prix à la pompe. Ensuite, l’annonce d’ouverture de négociations entre Américains et Iraniens entraîne le repli du prix du baril au-dessous de la barre des 100 $. De fait, l’orientation de la production de sucre vers l’éthanol devient moins certaine.

Quels sont les autres impacts du conflit ?

Daniel Calmejane : Un coût de l’énergie élevé incite les vendeurs à rester prudents sur le marché à terme, en attendant que les prix intègrent la hausse des coûts de production. Les fonds de pension ont d’abord réduit leurs positions vendeuses soutenant la hausse des cours mais sont actuellement dans une position attentiste. Les compagnies maritimes répercutent fortement la hausse des surcoûts du fret : War Surcharge, Bunker Surcharge. Mécaniquement, la parité import se dégrade. Autre effet de la guerre, les capacités de raffinage du sucre au Moyen-Orient restent sous tension. Les stocks permettent de tenir à court terme, mais la fermeture du détroit d’Ormuz limite les débouchés et désorganise les flux mondiaux. Enfin, la guerre pourrait affecter la disponibilité et le prix des engrais, en particulier des engrais azotés, avec un risque direct sur les rendements des cultures des prochaines campagnes.

Et sur l’industrie du sucre en Europe ?

Daniel Calmejane : Si le prix de l’énergie devait durablement s’installer sur des niveaux élevés, les coûts de production en Europe vont augmenter. Par conséquent, cela ne laissera pas d’autre choix aux producteurs de sucre de betterave et aux raffineurs de sucre de canne que de rester fermes dans les négociations à venir. 

La répercussion dans les prix 2026/2027 des surcoûts est le seul moyen pour espérer retrouver de la rentabilité.

Quelles sont les prévisions pour la campagne 2026-2027 ?

Daniel Calmejane : Tout dépendra de l’évolution du conflit. Un scenario d’apaisement politique se traduirait par un maintien des cours du sucre entre 400 et 440 $ la tonne. D’autres signaux haussiers sont relevés. Le pourcentage de probabilité d’un événement climatique El Niño augmente petit à petit. Envisagé ce deuxième semestre 2026, il entraînera nécessairement un repli des productions de sucre de canne indiennes et brésiliennes. Enfin, les producteurs brésiliens anticipent un possible passage d’un taux d’incorporation de l’éthanol dans l’essence de 30 à 32 %. À titre indicatif, +1 % d’éthanol dans le mix brésilien correspond environ à 800 000 tonnes de sucre en moins.

Les récentes annonces en provenance de Thaïlande, de Chine et du Pakistan, où les productions s’annoncent sensiblement meilleures que prévu pèsent actuellement sur le cours mondial. Elles amènent les différents observateurs du marché à prévoir une campagne excédentaire 2025/2026 comprise entre 1 million de tonnes et 3 millions de tonnes, selon les avis. La campagne 2026/2027 est, à ce stade, anticipée avec un léger excédent ou à l’équilibre. Les incertitudes restant nombreuses, il est probable que ces estimations soient régulièrement révisées dans les prochains mois.

Celles en Europe ?

Daniel Calmejane : Le stock final de sucre reste élevé en Europe. Fin septembre 2026, il est estimé autour de 2,8 millions de tonnes. Malgré tout, les prix suivent la dynamique mondiale. Toute la question est de savoir jusqu’à quel niveau augmenteront-ils ?

En Europe, la confirmation d’une baisse significative des semis entre en ligne de compte. La Commission européenne l’envisage à hauteur de 8 %. Ensuite, les paramètres propres à chaque campagne agricole comme les conditions climatiques et le risque bioagresseurs ont un impact sur le niveau de production, donc les prix. Or, le risque est fort d’un nouvel épisode de jaunisse de la betterave. Dès janvier, la contamination de plus de 70 % des repousses de betteraves dans certains secteurs a rendu les traitements indispensables dès le début du mois d'avril suite aux premières invasions de pucerons et alimentent les inquiétudes des analystes sur la production européenne. 

Les prochaines semaines devraient apporter de nouveaux éléments susceptibles de modifier rapidement les perspectives de marché.